L’Art de (Re)devenir Soi: reconstruire mon identité après la tempête

Photo de Larm Rmah sur Unsplash

La première fois que la psychiatrie a fait irruption dans ma vie, ce fut un choc sismique. Ce n’était pas qu’une maladie ; c’était un effondrement. Un pan entier de mon identité s’est écroulé, ne laissant derrière lui que l’étiquette pesante de « malade psy », de « folle », de « tarée infréquentable ».

Je me rappelle des regards fuyants après ma première longue hospitalisation, la fin brutale d’amitiés pourtant solides. C’était comme si, du jour au lendemain, je n’avais plus le droit d’être simplement Nelly. Je devais faire attention à chaque mot. Pendant des années, cette image projetée par la peur des autres est devenue ma seule réalité.

Se construire est déjà un défi : on doit jongler entre nos désirs profonds et ce que la société tolère. Mais quand la maladie s’installe, on se range si vite à l’idée que les autres se font de nous. Ils ne sont pas malades, après tout. Ils doivent avoir raison. C’est ce que je me disais à 17 ans.

Le Double Séisme de la Reconnaissance

La vraie rupture est arrivée après plusieurs rechutes, lorsque j’ai dû accepter l’incontournable: cette maladie, je l’aurais à vie.

Ce fut le deuxième séisme, celui qui a ravagé le peu d’identité qui me restait. J’ai alors passé un temps fou à construire une autre identité, une carapace facilement acceptable. Mon objectif ? Invisibiliser ma pathologie, ne surtout pas faire de vagues. J’ai passé des années à surjouer la ‘normalité’ : je m’obligeais à parler de sujets anodins ou à regarder des séries ‘populaires’ que je n’aimais pas, juste pour avoir un sujet de conversation facile et prouver que j’étais ‘comme tout le monde’.

Le coût de cette façade ? J’ai perdu mon essence et gagné une bonne culture TV.

J’ai cessé de jouer du violon, non seulement par manque de confiance, mais par peur de renforcer l’image d’une « fille bizarre », vu que les autres ados se moquaient (pour eux gentiment) de cette passion. A force d’entendre des remarques, je me suis dit que ça me démarquait trop. Je distordais la réalité. Mes cours de dessin, qui me permettaient d’explorer un imaginaire sombre, presque gothique, sont passés à la trappe. Ce que j’aurais appelé un univers artistique était décrit à l’époque comme « morbide, effrayant et inquiétant ». Je m’épuisais à maintenir cette façade, renonçant à ce que j’aimais le plus pour suivre ce qui était considéré comme acceptable. Je m’éteignais, petit à petit, pendant des années.

Heureusement, un jour, en séance, mon psychologue m’a posé une question simple : pourquoi avais-je arrêté mes anciens hobbies, et pourquoi n’en avais-je jamais parlé ?
Je n’avais absolument aucune réponse. Je ne voyais même pas l’intérêt de la question : c’était arrivé, et puis c’est tout. C’est alors qu’il a demandé ce que je ressentais à l’époque où je jouais du violon. Il a fallu fournir un effort presque physique pour me souvenir de ces sensations, ces souvenirs étant flous. Réactiver ce circuit émotionnel m’a conduite, petit à petit, à cette évidence : évidemment que je voulais retrouver ces états ! J’étais lancée sur le chemin de l’exploration de mes anciens plaisirs.

Au fil de nos discussions, on a mis le doigt sur l’étendue de ce vide intérieur. Il avait été masqué par l’énergie dévorante des études, des examens… Mais une fois le diplôme en poche et la routine professionnelle installée, le calme est devenu assourdissant. Ce vide s’accompagnait d’une sensation d’étrangeté face à mon propre corps et mon esprit. Je me souviens m’être regardée longuement dans le miroir un matin, avec l’impression de voir une étrangère. Je savais que c’était moi, Nelly, mais ce visage ne correspondait plus à ce que je ressentais à l’intérieur. C’était un décalage constant. J’en suis venu même à éviter les miroirs parce que je ne me reconnaissais pas.

J’ai commencé par de petites touches : réécouter mes violonistes préférés, m’intéresser de nouveau aux univers fantastiques. Cela a demandé du temps et de très gros efforts. On pense que ce qu’on aime est une évidence, mais quand on se demande pourquoi on aimait ça, alors que là, tout de suite, dans une mauvaise phase, on ne ressent absolument rien… tout se bloque. Comme je le dis souvent : il faut relancer la machine, mais la redémarrer demande beaucoup d’électricité et d’huile de coude. Tout est grippé.

J’ai compris alors que le chemin du rétablissement ne s’arrête pas à la stabilisation des symptômes ; il se poursuit avec le défi, souvent plus subtil mais infiniment plus crucial, de reconstruire son identité.

Étape 1 : Faire le Deuil de l’Ancienne Nelly (pour laisser place à la Nouvelle)

La première étape, la plus difficile, a été de faire le deuil de l’identité « d’avant ».

On n’est plus exactement la même personne, et c’est une vérité à embrasser. Tenter de me coller à cette « ancienne Nelly » générait une frustration immense. Je me comparais sans cesse à mes photos, aux remarques des autres, cette fille qui souriait, jouait du violon sans effort. Le moindre échec — même ne pas arriver à me doucher — déclenchait des pensées autodestructrices : « Je suis une incapable, qui voudrait de moi ? Je vais finir à l’asile ! »

Alors qu’en réalité, la « vieille Nelly » a simplement évolué grâce à tout mon parcours de vie… décompensations comprises !

J’avais réduit mon existence à mes rechutes, alors que cela ne me résume absolument pas. J’ai dû réapprendre à m’affirmer comme une personne complexe, avec des talents, des passions et des relations qui, miraculeusement, n’avaient pas disparu.

Étape 2 : Les Ancrages Simples et la Force de la Routine

J’ai remarqué qu’après chaque épisode aigu, le monde devient confus. Me reconstruire passe par le fait de retrouver de la structure et de la maîtrise sur des choses simples.

  • Le Cadre Sécurisant : J’ai réinstauré un horaire stable pour le sommeil, les repas et les activités, avec l’aide précieuse des alarmes de mon téléphone. Cette routine agit comme un cadre sécurisant qui réduit l’anxiété et permet à mon cerveau de se réorganiser.
  • Les Petites Victoires : Ensuite, j’ai mis en place de petits objectifs. Mon objectif du matin ? Me laver les dents. Pour la « Nelly d’avant », c’était insignifiant. Pour moi, c’était la preuve que je pouvais maîtriser au moins 3 minutes de ma journée. Chaque petite victoire renforce mon sentiment d’efficacité personnelle. Et cette mini-victoire n’était pas seulement mentale : c’était le goût frais dans ma bouche, la sensation de propre sur mon visage, qui me prouvaient que le monde n’était pas entièrement en noir et blanc. Quand j’étais contente de moi, je me disais : « Étape suivante, sortir me balader. » Cela demandait du temps et des efforts conscients, mais ça marchait comme un effet boule de neige positif.

Étape 3 : La Boussole Intérieure et la Résilience

Une fois que j’ai pu gérer le chaos immédiat des crises, j’ai commencé à y voir une opportunité de réévaluer ce qui compte vraiment.

Oui, on pourrait se dire que c’est « disjoncté » de voir un aspect positif aux retours de la maladie, mais c’est un moment où je peux vraiment me poser les questions essentielles : Quelles relations ai-je envie de maintenir ? Quelles activités me faisaient vraiment du bien ? Qu’est-ce que j’aimerais expérimenter ?

Les réponses sont devenues mes valeurs fondamentales (ma créativité, mon besoin de connexion humaine…). Elles forment une boussole interne solide, indépendante de ce que mon esprit a traversé. J’ai finalement ressorti mon violon. Même si je jouais chez moi, sans public et en ramant un peu au début, cela m’apportait un soulagement immédiat ; c’était la preuve que ma créativité, mon essence la plus profonde, n’avait pas été détruite par la maladie. Elle avait juste muté.

L’Allié Indispensable : L’Entourage Bienveillant

J’ai longtemps essayé de me débrouiller seule. Ça ne marche pas. Ne faites pas comme moi.

Ma thérapie est indispensable pour valider les changements identitaires qui surviennent. Mon thérapeute est un guide dans cette exploration. J’ai aussi dû apprendre à exprimer à mes proches mes besoins, ce qui n’est pas intuitif.

J’ai expliqué à mon petit ami que je n’avais pas besoin de conseils, mais juste qu’il vienne regarder un film en silence à côté de moi ou de lui faire un câlin tout simplement. Il m’a offert cette « présence sans jugement » qui m’a énormément ancrée et rassurée. Je pouvais laisser mes émotions bouillir, mais je ne me sentais pas seule. Une fois le calme revenu, je pouvais partager ce qui n’allait pas. Les relations saines agissent comme un miroir bienveillant qui renvoie une image positive et stable de soi-même.

Se reconstruire après une décompensation est un voyage de résilience qui demande du temps, de la patience et une énorme dose d’autocompassion. Aujourd’hui, même si le chemin continue, ma « nouvelle identité » est non seulement plus forte, mais plus authentique. Elle porte les cicatrices, mais surtout la résilience, d’une Nelly qui s’est battue pour son univers intérieur. Un univers qui s’épanouit malgré les pertes de motivation et les difficultés à se lever le matin.

Donnez-vous le droit d’être en transition, d’évoluer, et de (re)devenir vous-même.


Et vous, quelle est la première petite chose que vous allez faire aujourd’hui pour vous sentir un peu plus vous-même ?

N’hésitez pas à partager votre propre parcours dans les commentaires.

Prenez soin de vous,

Nelly.

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